Grâce et humilité

Quand je réussis un plat, comme ce dimanche la tarte aux framboises ou bien le lapin au miel du week-end précédent ou encore le crumble indien de je ne sais plus quel jour, je me dis que la cuisine est une alchimie, et que j'aurais pu tout aussi bien avoir un plat pas terrible, et être déçue de tous ces efforts non récompensés.
Quand je fais une interprétation astrologique de l'année à venir pour quelqu'un et que je sens que j'ai trouvé la cohérence, que je peux apporter quelque chose qui va l'aider à avancer, que je n'ai pas travaillé pour rien, et que je peux lui dire : cette voie est bonne pour toi, tes problèmes actuels vont trouver des solutions dans l'avenir, tout cela a un sens, eh bien, je crois qu'il se passe quelque chose et que je peux continuer.
Quand j'écris sur ce blog et que je trouve les mots pour ce que je veux exprimer, je me dis que je n'ai pas fait tout cela pour rien, juste pour me faire plaisir, que la cuisine des mots peut donner quelque chose qui parle en moi, et qui peut résonner dans celui qui lit.
Est-ce cela, la gâce ? Juste la limite entre utiliser une technique pour faire quelque chose et l'expression de ce qui nous dépasse à travers ce qu'on fait ? Suffit-il d'oser faire pour la trouver ? Non, bien sûr, mais si on n'ose pas, il est certain qu'on ne trouvera jamais ce moment d'équilibre où l'on sait que les choses sont juste comme il faut, exprimées exactement comme on le souhaite, et qu'on a atteint une sorte de perfection.
Et pourquoi la fois suivante, rien ne sera-t-il aussi bien, impossible de retrouver la grâce, ce sera juste plat et sans vraie saveur ?
La magie est là ou n'est pas là, on ne la maîtrise pas, il faut l'humilité pour l'accepter...
L'humilité? Eh oui, admettre qu'on peut tout mettre en oeuvre pour atteindre la grâce mais qu'on ne la maîtrise pas, c'est elle qui se donne...
C'est la leçon de l'artiste !

Je laisse parler mon coup de coeur du moment, Denis Marquet :
"Entre la modestie de celui qui ne s’aventure pas au-delà de ses propres limites et le délire de toute-puissance de celui qui refuse de les reconnaître, il y a une autre voie, celle de l’humilité : comprendre ses limites, - mais pour aller au-delà ! Le trac de l’artiste en donne un bon exemple. Le véritable acteur a conscience, au moment d’entrer sur scène, que tout ce qu’il sait (son texte), tout ce qu’il sait faire (sa technique), tout ce qu’il maîtrise, tout cela est cruellement insuffisant.
Car pour que l’art ait lieu, il faut plus : cela qui ne peut que lui être donné s’il se dispose à le recevoir, et qui est de l’ordre du mystère : cette présence, cette justesse - la grâce. Il a donc peur, car il sait que l’aventure de la scène est au-delà de ses seules forces. Mais il y va quand même, dans l’espérance que lui soit donné ce qui le dépasse et donne sens à l’aventure de son art et de sa vie.
Le trac, dont Louis Jouvet disait qu’il vient avec le talent, est l’humilité de l’artiste. Et celle-ci est une intelligence de la vie, du pouvoir créateur de la vie. Or chaque situation de notre vie, pour qu’elle donne toute sa fécondité, n’est- elle pas au-delà de nos seules forces ? Ne requiert-elle pas l’inspiration, la grâce, et donc l’humilité qui en est le terreau ? L’humilité, soeur de la foi - celle qui déplace les montagnes."