Désintéressement et bonheur

Publié le par fanfan



Est-ce qu'on a du mérite quand on est heureux en donnant aux autres ?
Est-ce qu'on n'est pas aussi égoïste que les autres quand on se fait plaisir en faisant du bien aux autres ?
Questions quelque peu philosophiques auxquelles je laisse André Comte-Sponville répondre :



Il n’y a pas de désintéressement absolu. Chacun va « où le plaisir l’entraîne », comme disait Virgile, et c’est ce que Freud, beaucoup plus tard, confirmera. C’est ce qu’il appelle le principe de plaisir : jouir le plus possible, souffrir le moins possible. Nul n’y échappe. Est-ce à dire que tout se vaut ? Nullement. Que nous sommes tous égoïstes ? Peut-être, mais certainement pas au même sens. Etre égoïste, au sens ordinaire du mot (au sens où l’égoïsme s’oppose à la générosité), c’est ne savoir jouir que de son propre plaisir, c’est n’aimer que prendre, recevoir, garder. Etre généreux, à l’inverse, ce n’est pas renoncer au plaisir, ce que nul ne peut ni ne doit ; c’est prendre plaisir à ce que l’on fait plutôt qu’à ce que l’on a, au plaisir de l’autre plutôt qu’au sien seul, enfin à ce que l’on donne plutôt qu’à ce que l’on prend ou que l’on reçoit. Que cela relève d’un égoïsme plus fondamental, qui est le propre de l’espèce ou de la vie, j’en suis d’accord. Mais cet égoïsme-là ne s’oppose plus à la générosité : il permet de la comprendre et, parfois, de la vivre.

C’est pourquoi on peut parler de désintéressement, en un sens relatif : une action est désintéressée lorsque celui qui l’accomplit ne vise pour lui-même aucune augmentation de pouvoir ou d’avoir, lorsqu’il ne tend au plaisir que par la médiation du plaisir de l’autre, enfin lorsqu’il n’agit que par devoir (c’est le désintéressement selon Kant) ou par amour (c’est le désintéressement selon les Evangiles). Ce que nous admirons le plus, dans la vie de l’abbé Pierre ou de sœur Emmanuelle, c’est peut-être cela : qu’ils aient tout donné, comme si leur propre bonheur était quantité négligeable ; et qu’ils y aient trouvé davantage de bonheur que l’égoïste repu et inquiet. Ce paradoxe est peut-être le secret du bonheur : qu’on n’y accède qu’en en donnant. C’est le secret des saints et des sages, tel que le formula un jour le dalaï-lama : « Soyez égoïstes : aimez-vous les uns les autres ! »
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Publié dans chroniques

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