L'apprentissage

J'ai de nouveau ces jours-ci repensé au chemin du diciple, maison VI de l'astrologie, qui nous mène à la compréhension de la vie en se mettant à la disposition d'un maître. Ce maître, en général, dispense un apprentissage, souvent ressenti comme long et fastidieux, jusqu'à ce qu'il ait porté ses fruits et nous ait fait atteindre le sens, le sens de la vie . L'art devient alors une émanation pure et simple de notre être, nous pouvons devenir le canal par où passe la vie pour s'exprimer .
Et j'ai redécouvert la vie de Fabienne Verdier, peintre qui apprit pendant plus de 10 ans dans les années 80 la calligraphie auprès de maîtres chinois. Elle est l'illustration de ce chemin du disciple.
Voici donc quelques-unes de ses paroles, un petit résumé de son apprentissage, et j'espère que son témoignage vous parlera !

"Je me rends compte que la calligraphie n’était qu’un moyen de comprendre le principe d’être de toute chose. Avec cette maîtrise, il est possible d’interpréter chaque élément de l’univers. Et de donner vie à une peinture. Je commence à découvrir que l’on a tout en nous, il suffit d’aller chercher ces données."
Comment s'est déroulé l'enseignement avec le maître ?
"L'enseignement s’est révélé être une suite d’émerveillements, de découvertes initiatiques et de voyages. Pendant des mois, on n’a pas pris le pinceau, mais on a réfléchi sur la manière d’être. J’ai donc appris une ascèse avant même la technique. J’ai visité toutes les montagnes sacrées de Chine, et ai rencontré les grands maîtres calligraphes, tous disparus aujourd’hui. Une caste de métiers que je n’aurais pu découvrir sans mon maître. Il m’a fallu apprendre, comprendre. Mais, ce n’était pas toujours facile ; je suis très souvent tombée malade et ai été confrontée à la dureté de la vie chinoise. Mon maître me cachait parfois dans des paniers pour prendre des bus dans des régions interdites aux étrangers ! La récompense de ces épreuves ? J’ai découvert les minorités ethniques et leurs cultures, inconnues de la majorité des occidentaux, et qui vont le rester à cause de la destruction de leur culture. Aujourd’hui les Hans, population ultra-majoritaire en Chine, éradiquent les cultures minoritaires, c’est un monde qui disparaît."

L'apprentissage ressemble à ces histoires zen où le maître laisse l'élève balayer pendant des mois avant de lui expliquer la moindre chose :
"Alors qu’elle arrive de France pour apprendre dans une école d’art chinoise à Séchouan, son maître chinois refuse de lui donner des cours particuliers. Durant des mois, jour après jour elle glisse des dessins sous sa porte ; puis il lui fait exécuter un difficile et douloureux stage de gravure de sceaux dans la pierre, toujours des mois durant ; et quand enfin il l’accepte comme élève, à la condition sine qua non qu’elle étudie auprès de lui pendant dix ans, c’est pour lui faire dessiner, encore pendant de longs mois, un simple trait horizontal ! Enfin, il refuse qu’elle travaille les premières années avec de la couleur en lui disant : « Tu dois arriver à percevoir que dans le monochrome et dans les variations infinies de l’encre de Chine, tu peux interpréter les mille et une lumières de l’univers. » En ce qui concerne les traits horizontaux qu’il lui faisait exécuter à la chaîne, il disait par exemple : « Ton trait, là, ne va pas. Pense à un cheval, à l’os de son fémur. Essaie de représenter cet os par ton trait, avec sa moelle car, même à l’intérieur d’un os, il y a du mouvement. Trace ton trait en imaginant un os. » Et pendant une semaine, raconte Fabienne, je traçais mes bâtons avec un os dans la tête : “Ton os de cheval n’est pas mal, mais il manque encore quelque chose. Ton trait n’est pas vivant. Connais-tu le principe de vie du mystère végétal ?” Il allait le cueillir dans une branche : “Regarde : il y a une ossature externe, et de la sève à l’intérieur ; c’est un fluide qui nourrit la tige. Il y a un mouvement interne et une enveloppe externe stable. J’aimerais que tu reproduises ça avec ton cœur. » Et je ne le voyais plus pendant une semaine. À son retour, il me disait : “Ce n’est pas mal. Tu as à peu près saisi ce qui régit le végétal. Mais tu est trop sèche. Ton trait manque d’eau. Dans toute vie sur Terre, il y a de l’eau. Chez l’homme, sans eau, il n’y a pas de chair. Tu as compris l’ossature, tu es en train de comprendre le mouvement sous-jacent, mais il manque la chair. Pense aux rivières, aux cours d’eau, au mouvement de l’onde, à l’humidité, au torrent dans les montagnes et essaie de traduire cela.” Et il me laissait encore des jours et des jours à tenter l’approche de cette dernière pensée."
Un autre jour il lui demande, par exemple, que son trait horizontal représente le geste de tension que l’on fait pour tirer sur les rênes d’un cheval et l’arrêter... Et ainsi de suite.
" Oui, nous dit Fabienne Verdier, cela s’est véritablement passé ainsi et l’enseignement ne se transmet que par de petits exemples, de petites histoires, des métaphores poétiques... Le maître révélait très peu de choses et désirait surtout que l’on pratique ce qu’il demandait. On enrichit ainsi son expérience du trait vivant et, un jour, on trouve cette unité primordiale qui donne vie à toute chose. Mais pour comprendre cela, la réflexion intellectuelle ne suffit pas : c’est par la vie et les perceptions du corps que l’on arrive à donner vie, par le trait, au mouvement du vivant. Il faut trouver le déclic, la petite clé qui va nous faire sortir de la réflexion pure pour nous faire entrer dans un nouveau territoire, immense et inconnu. Mais cela, on ne s’en rend compte que petit à petit, et c’est vingt ans après, avec l’écriture de ce livre, que j’ai voulu faire par devoir de mémoire, que je réalise toute la profondeur de cet enseignement. " Chaque jour elle commence la journée avec une ou deux heures de méditations et une longue marche qui lui permet de se mettre en osmose avec la nature, puis des rituels dans l’atelier, allumage d’encens par exemple, toute une mise en condition qui lui permet de se mettre face à ses fonds, qu’elle prépare au préalable et sur lesquels elle va peindre le tableau avec de la peinture à l’eau en l’effaçant jusqu’à ce qu’elle juge qu’il est parfait, qu’elle lui a donné “vie”. Cela peut mettre une heure, un jour, une semaine et voire plus pour “donner vie à la forme”.
" Et là, nous dit-elle, c’est un bonheur parfait, la jouissance extrême, l’extase. On touche au merveilleux, car il s’opère par le médium de votre alchimie intérieure. "